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Hochfilzen. Autriche.
La neige traînait dans les vallées du Tyrol. Le printemps n’arrivait pas à la chasser. Sur les versants nord-est, jusqu’au bord des routes, subsistaient des croûtes sales et glacées entourées d’une herbe déjà verte.
Kerry avait loué une voiture à Salzbourg, ce qui lui avait valu un après-midi de cauchemar mozartien. Wolfgang Amadeus était partout, sur les boutiques, les chocolats, les panneaux publicitaires. Elle avait pris la fuite dans sa Ford Fiesta, mais il l’avait poursuivie : le porte-clefs qui se balançait sur le contact représentait encore, de profil sur fond rouge, l’enfant prodige.
Le bourg où habitait le professeur Fritsch était situé dans la montagne, à une vingtaine de kilomètres en lacets de la plus proche sortie d’autoroute. Kerry traversa plusieurs villages presque déserts, avec leurs églises baroques inutilement vastes. L’Autriche est un pays avec un passé trop grand pour lui.
La journée avait commencé sous un ciel bas. À mesure que Kerry approchait de sa destination, l’horizon s’était éclairci. Quand son regard se portait vers les hauteurs, elle distinguait, dans une mêlée de blancs, un entrelacs de glaciers et de nuages. Finalement, à son arrivée, il faisait tout à fait beau. Les cimes des Kaiser-gebirge brillaient au loin.
La maison du professeur Fritsch était un peu à l’écart du village. Elle embrassait tout le panorama, des hauts sommets voisins jusqu’à Kitzbuhel et Sankt Johann in Tirol, au fond de leurs vallées embrumées. Des vaches brunes zigzaguaient entre les langues de neige pour se goinfrer d’herbe tendre. Aux balcons de la maison, les géraniums réglementaires, comme dans tout le pays, avaient été récemment plantés et alignaient leurs petits pompons rouge vif.
Kerry gara la voiture sur un terre-plein déneigé qui jouxtait la maison. Elle remonta l’allée de gravier jusqu’à une entrée en saillie sur le jardin. Des bruits de clarines étaient apportés de loin par une légère brise. Les grands bois de pins qui noircissaient les pentes au-dessus de l’alpage mettaient dans l’air un parfum de résine. Kerry se dit qu’en rentrant elle devait absolument emmener les enfants passer quelques jours dans les Rocheuses.
Elle n’eut pas besoin de pousser le bouton de la sonnette. La porte s’ouvrit quand elle atteignait la dernière marche. Une grosse femme vêtue d’une blouse de travail mauve à fleurs l’accueillit avec un large sourire. Son épaisse chevelure d’un blond clair était soigneusement plaquée autour de sa tête, si raide de laque qu’on aurait dit un casque en acier brossé.
— Vous journaliste, venir voir professeur ?
L’anglais de la femme ressemblait à une cabane d’alpage : un empilement de rondins à peine équarris sans clous ni vis.
Kerry acquiesça et la femme la fit entrer. La maison sentait l’encaustique et le détergent. Si quelques grains de poussière avaient jamais eu l’intention de s’installer dans dès hauteurs, ils n’avaient aucune chance de faire halte à cet endroit. Kerry suivit la femme dans un salon où tout était à la fois obscur et brillant. Le bois verni, les cuivres briqués, des tableaux représentant des fontaines sylvestres et des biches captaient la maigre lumière qui entrait par les fenêtres à petits carreaux et la renvoyaient en éclats jaunes. L’hôtesse fit asseoir Kerry sur un canapé chargé de coussins brodés.
— Professeur venir suite. Je quoi peux servir à boire vous ?
Kerry était perplexe quant à l’identité de cette femme hommasse à la large mâchoire carrée. Était-elle l’épouse de Fritsch ou sa gouvernante ? Le fait qu’elle l’appelle « le professeur » ne signifiait rien dans ces civilisations germaniques où les maris sont parfois capables d’appeler leur femme « maman ». Kerry n’eut pas le temps de s’interroger longtemps. Le professeur fit son entrée presque aussitôt.
Fritsch était ce qu’il est convenu d’appeler un beau vieillard. On ne pouvait deviner au premier abord qu’il approchait des quatre-vingt-dix ans. Il n’y avait rien là de très étonnant s’il avait passé toute sa vie dans ces lieux. De même que, dit-on, le saucisson corse se parfume de toutes les herbes odorantes que les cochons ont avalées dans leur île, de même on ne pouvait séjourner près d’un siècle dans ces vallées sans finir par s’incorporer leurs vertus et jusqu’aux éléments de leurs paysages. L’ample crinière bouclée de Fritsch était d’un blanc de neige ; son nez avait des reliefs anguleux de roc, comme ses arcades sourcilières et son menton. Ses yeux grands ouverts, directs et naïfs, avaient la même teinte bleu pâle que prend la glace dans ses profondeurs et qui lui donne, paradoxalement, un aspect chaud, presque soyeux.
Chez toute autre personne que Kerry, l’impression aurait été favorable. Fritsch était l’incarnation de la bonté et de la sagesse, le patriarche que chacun aimerait avoir pour grand-père. Mais elle avait hérité de sa mère une méfiance instinctive à l’endroit des hommes d’Église en général et des pasteurs luthériens en particulier. Cette méfiance prenait sans doute racine dans les lointaines querelles religieuses de l’Europe centrale dont elle était originaire. Face à Fritsch, Kerry se sentit tout de suite sur ses gardes.
— Vous venez de New York, madame. Je vous souhaite la bienvenue. Et je suis très honoré que vous ayez fait un si long chemin pour me voir.
D’après sa biographie sur Internet, Fritsch avait été trois ans visiting prof essor à l’université de Charleston. De là lui venait, en anglais, cet accent traînant. La diction germanique lui donnait un débit monotone et lent, fréquent chez les pasteurs réformés, tant qu’ils ne parlent pas du péché.
— Si vous le voulez bien, nous serons mieux dans mon bureau pour l’entretien. Hilda, tu as entendu ? Nous allons dans mon bureau. Je ne vous ai pas présenté mon ange gardien. Hilda veille sur moi depuis deux ans avec un grand dévouement. Elle a la bonté d’empêcher que je fasse trop de bêtises.
Le cabinet de travail de Fritsch était au même étage. Donnant sur l’alpage par de grandes baies vitrées, il était baigné de clarté. En quittant l’obscurité du salon, on avait l’impression, en y pénétrant, d’arriver à l’extérieur. Les murs du bureau qui n’étaient pas occupés par des vitres étaient tapissés de livres. Sur une grande table, au centre, étaient posés de nombreux dossiers rangés soigneusement en piles.
— Je n’écris plus beaucoup, mais j’essaie de lire et de classer, confia Fritsch, comme s’il voulait faire excuser un acte répréhensible.
Kerry s’assit sur un fauteuil recouvert de velours bleu et Fritsch prit place derrière son bureau.
— Je vous écoute, madame. De quoi souhaitez-vous que nous parlions ?
Kerry évitait de le regarder dans les yeux. C’était un truc que lui avait appris sa mère : se dérober à ces regards de saints pour ne pas se laisser abuser par leur prétendue pureté.
— De vous, professeur. Je rédige un dossier sur les grands penseurs de l’environnement et bien sûr, à ce litre, je me devais de vous rencontrer… Je suis journaliste indépendante et je vais proposer le sujet à Time Magazine.
Elle tendit une carte de visite. Fritsch saisit une grosse loupe dont le manche était constitué par une corne de chamois et scruta la carte.
— Deborah Carnegie. Enchantée.
Il posa la carte sur la table et plaça la loupe dessus.
— Je ne croyais pas intéresser encore grand monde aux Etats-Unis. Au début, mon œuvre a été un peu pionnière, c’est possible. Mais l’Amérique a pris le relais désormais.
— Votre influence philosophique a marqué la plupart des grands écologistes d’aujourd’hui. Et vous avez formé beaucoup d’entre eux.
— C’est vrai ! s’exclama Fritsch.
Il avait une façon naïve et charmante d’accueillir les propos de l’autre. Ses rapports avec le monde, malgré la longue expérience qu’il en avait, semblaient marqués par un étonnement bienveillant, une curiosité respectueuse, un émerveillement perpétuel devant les innombrables figures de la vie. Mais il en fallait plus à Kerry pour se laisser séduire.
— Avec le temps, savez-vous en effet ce dont je suis le plus fier ? Les séminaires que j’ai dirigés, tous ces jeunes gens qui pendant des années sont venus de loin pour travailler avec moi et écouter ce que j’avais à leur dire.
— C’est exactement ce qui m’intéresse, confirma Kerry. Pour votre œuvre, je peux me référer à vos publications. Mais j’aimerais recueillir quelques souvenirs sur votre enseignement et comprendre comment il s’est transformé à mesure que votre pensée évoluait.
— Oh, c’est ce qui pouvait me faire le plus plaisir !
On aurait dit que Kerry venait de lui offrir un cadeau pour Noël. Sa pureté de grand vieillard s’accordait à merveille avec ces expressions naïves de petit enfant.
— Quand avez-vous commencé ces séminaires ?
— Au moment où j’ai quitté l’université de Vienne, en 59.
— Vous l’avez quittée… de votre plein gré ?
— Oui et non. C’était un milieu étouffant. Il faut se souvenir que l’Autriche a été occupée jusqu’au milieu des années cinquante par les armées alliées. L’université était sous surveillance étroite. Il y avait beaucoup de sujets que l’on ne pouvait pas aborder. Moi, je voulais parler de la nature. Et la nature, pour ces gens-là, c’était un thème nazi. On me jetait sans cesse à la figure le Tierschutzgesetz de Hitler…
— Vous étiez plutôt un homme de gauche, pourtant…
— Et cela n’a pas arrangé les choses parce que d’autres m’ont au contraire soupçonné de sympathie pour les communistes… Non, je vous dis, il vaut mieux ne plus parler de cette époque. Pour un esprit libre, c’était l’enfer.
Fritsch secoua sa belle tête comme pour s’ébrouer des dernières gouttes de cette boue. Puis il reprit son sourire pur.
— Finalement, je me suis dit : ne gardons que ceux qui savent écouter. Et j’ai ouvert un séminaire ici même.
— Dans cette maison ?
— Non, dans la précédente. Elle était plus près de Salzbourg et un peu plus vaste. Il y avait une grande pièce qui servait aux banquets de chasse. C’est là que nous tenions nos réunions.
Le vieil homme se leva prestement et saisit une photo au mur, qui représentait son ancienne demeure.
— C’était là.
Il regardait le cadre avec attendrissement.
— Depuis que ma mère m’a offert mon premier appareil, un Kodak en 1925, je n’ai jamais cessé de prendre des photographies. À mon âge, cela remplace la mémoire.
— Sur quoi portaient vos séminaires ?
— Au début, je venais de la philosophie des sciences et toute ma réflexion est partie de là. J’avais été frappé par une découverte des paléontologues. À l’époque, ils avaient réussi à déceler dans l’histoire du monde cinq périodes pendant lesquelles les espèces vivantes ont régressé. C’est ce qu’ils appellent les cinq extinctions. La plus célèbre est la période qui a vu s’éteindre les dinosaures. Or, ces mêmes scientifiques ont commencé à comprendre à ce moment-là – je vous parle du milieu des années cinquante – que nous étions entrés dans la sixième extinction : celle qui, aujourd’hui, voit disparaître de nombreuses espèces animales ou végétales. La grande différence est que les cinq premières extinctions étaient d’origine naturelle tandis que la dernière, celle que nous vivons aujourd’hui, est d’origine humaine. C’est une espèce – la nôtre – qui détruit toutes les autres. C’était le thème de mon premier séminaire : les six extinctions. Cela sonnait comme un programme du président Mao !
Fritsch parlait distinctement, en donnant le temps d’assimiler chaque phrase, chaque idée, comme quelqu’un qui a passé sa vie à enseigner.
Kerry connaissait bien cette façon butée, pesante, redoutablement efficace d’avancer dans les concepts pas à pas. Il est très difficile de s’opposer à ce type de progression logique même si l’on a la conviction qu’elle mène à des conclusions erronées. En fuyant la philosophie allemande et la lourde rhétorique marxiste, la famille de Kerry avait opté pour la mobilité ironique d’un Diderot ou d’un Voltaire. Elle-même les avait retrouvés dans la liberté intellectuelle des campus américains. L’humour, la vitesse, l’intuition étaient devenus des armes, pour elle, face à la brutalité pachydermique du monde communiste, c’est-à-dire de ses origines.
— Aujourd’hui, ces idées-là sont devenues assez banales, continuait le professeur, mais à l’époque, j’étais à contre-courant. S’interroger sur la sixième extinction, c’était aboutir tout de suite à une critique de l’individualisme et de la liberté laissée à l’homme de détruire son environnement. Il y avait cette équation un peu gênante que j’ai formulée dans mon premier livre : « Certes, la déclaration des droits de l’homme de 1789 libère les êtres humains de l’arbitraire et du pouvoir absolu. Mais, en même temps, elle leur confère un pouvoir absolu et arbitraire sur tous les autres êtres et plus généralement sur la nature entière. »
— C’est à ce moment-là que vous avez réhabilité Spinoza contre Descartes…
— Descartes, cet ignoble apôtre de la raison ! Il voit dans l’animal une simple machine et ne donne pas de limite aux œuvres de l’esprit humain… C’est lui le grand fautif, je dirai même le grand criminel !
Fritsch était capable de prendre des mimiques très expressives. Quand il disait Descartes, son visage criait : Satan ! Il haussait le ton et son débit s’accélérait.
— Spinoza, au contraire, c’est l’harmonie du Tout, c’est l’idée d’un dieu diffus, présent dans chaque être, dans chaque chose, dans toute la nature. C’est la nécessité pour l’homme de rester à sa place.
— Vous aviez beaucoup d’élèves au départ ?
— Très peu. Quelques fidèles seulement m’avaient suivi depuis l’université. Mais ensuite, j’ai publié le contenu de mes séminaires. Pas en Autriche, bien sûr. Curieusement, les États-Unis se sont montrés beaucoup plus ouverts, quoique mes travaux aient été très critiques à propos du capitalisme. Je suis parti là-bas trois ans. En Caroline du Sud, un État attachant, meurtri par la guerre de sécession et très résistant quant aux idées productivistes introduites par les Yankees. Quand je suis revenu en Autriche, il y avait un véritable engouement pour mes idées. Je recevais jusqu’à cinquante demandes d’inscription chaque année. Mais je n’ai jamais accepté plus de vingt étudiants par session.
— J’ai retrouvé un certain nombre d’entre eux pour mon enquête, fit Kerry en fouillant dans ses papiers. J’irai les voir pour recueillir aussi leur témoignage.
Elle fit mine de tirer la feuille qu’elle cherchait.
— C’est un sacré travail. Il y en a vraiment dans le monde entier. Par exemple, tenez, la semaine prochaine, je dois aller en Pologne – j’en profite tant que je suis en Europe centrale.
— En Pologne ? Je n’ai pourtant pas eu beaucoup de disciples dans ce pays.
— Ro-gul-ski, lut-elle laborieusement. Ce nom vous dit-il quelque chose ?
— Pavel Rogulski, parfaitement. Un garçon remarquable et courageux. C’était un des rares qui venaient d’un pays communiste. En 67, il fallait le faire. Vous savez ce qu’il est devenu ?
— C’est un grand professeur de biologie, maintenant.
— Ah oui ?… Cela ne m’étonne pas. Il n’était pas expansif, mais c’était un esprit brillant. D’ailleurs, tout le groupe, cette année-là, était exceptionnel.
Fritsch se leva et alla jusqu’au meuble à colonnettes qui se dressait au fond du bureau. Il ouvrit un des panneaux sculptés : des divisions verticales permettaient de classer des dossiers. Il sortit de l’un d’entre eux un grand tirage en noir et blanc et plissa les yeux pour lire une date tracée à l’encre au bas du document.
— Année 67, c’est bien ça. Vous voyez que le rangement a du bon.
Il apporta à Kerry un cliché rectangulaire du format 21 x 29,7 et resta debout près d’elle pendant qu’elle le regardait.
— Le voilà, Rogulski, une cigarette à la main. Comme toujours.
La photo était prise devant une grande maison de pierre ornée des inévitables géraniums, mais cette fois-ci en fin de saison, buissonnants et piquetés de pétales fanés. Une vingtaine de jeunes hommes étaient alignés sur deux rangs, ceux du premier plan avaient mis un genou à terre. Fritsch avait dû actionner un retardateur pour prendre la photo. Il était arrivé à sa place un peu trop tard. Il était pris de biais et l’une de ses mains était floue.
— C’était très cosmopolite, dites-moi.
Parmi les élèves figuraient un Asiatique, deux étudiants au teint très mat et au faciès d’Indiens. Parmi les Blancs, on trouvait toutes les nuances de traits qui renvoyaient inconsciemment au stéréotype de l’Espagnol, de l’Anglais, du Français et de l’Américain.
— Ils venaient d’où, tous ceux-là ?
— Pas tant que ça, dit Fritsch qui en était encore à considérer la question précédente. Il y a eu des années où le recrutement était encore plus international.
Quand il reprit la photo, Kerry s’aperçut que des noms étaient inscrits au dos. Mais déjà le professeur se dirigeait vers le meuble pour la ranger.
— Vous ne pourriez pas… me la prêter pour que j’en fasse une photocopie. Ce serait idéal pour illustrer mon article.
Le vieil homme fit comme s’il n’avait rien entendu. Il replaça le cliché dans son dossier, referma le meuble et revint à sa place.
— Madame, j’ai toujours respecté un principe. Il me vaut aujourd’hui d’avoir ma collection au complet. Je ne prête jamais mes photos. Il n’y a pas de copieur dans cette maison. Vous seriez obligée de l’emporter et de me la renvoyer. Cela, pardonnez-moi, je ne l’ai jamais permis.
Les matériaux dans lesquels était fabriqué Fritsch, robustes comme les montagnes, témoignaient assez du sens qu’avaient pour lui les mots « toujours » et « jamais ». Kerry n’insista pas, mais prit l’air déçu.
— Ne vous inquiétez pas, la consola Fritsch en lui tapotant la main. Je vais me faire un plaisir de vous en faire un tirage. J’ai un petit laboratoire dans le garage. Cela ne me prendra pas longtemps. Je vous l’enverrai la semaine prochaine. Où en étions-nous de notre entretien ?
— Au programme de vos séminaires. Vous étiez parti en Amérique.
— Voilà ! Je suis donc rentré en 66 et j’ai repris mon séminaire l’année suivante. Le groupe que je viens de vous montrer a été le premier de cette ère nouvelle. C’est pour cela aussi que je m’en souviens si bien. Précisément cette année-là, en 67, j’ai renouvelé mon enseignement. J’ai ouvert des pistes inconnues ; c’était exaltant et les étudiants le sentaient. Ils avaient un peu l’impression de tout découvrir en même temps que moi. Et au fond, c’était peut-être vrai. Sans eux, j’aurais été moins stimulé, moins audacieux.
Hilda, toujours casquée, fit irruption dans la pièce avec des rafraîchissements que Kerry ne se souvenait pas d’avoir demandés.
— Aux États-Unis, j’avais rencontré le grand philosophe Herbert Marcuse et cela m’avait beaucoup influencé. À priori, nous étions aux antipodes : il plaidait pour une complète libération de l’être humain tandis que moi je ne cessais de dénoncer les méfaits de l’individualisme. Il y avait une seule idée commune entre nous : le rejet de la société industrielle, productiviste et capitaliste. Mais ce qui m’a le plus fortement impressionné, c’était l’écho que recueillait sa pensée dans la jeunesse. Peu importait ce qu’il disait, l’essentiel à mes yeux était qu’il pensait pour l’action. Sa critique philosophique débouchait sur un programme, même s’il ne le formulait pas lui-même. Quand je suis rentré, j’ai décidé moi aussi d’aller au-delà du simple constat et de commencer à penser des solutions.
Kerry prenait des notes, mais elle était trop accaparée par l’observation des lieux et la réflexion sur toute l’opération pour inscrire en détail ce que lui disait Fritsch. Elle comptait pour cela sur son enregistreur miniature et espérait qu’il fonctionnait bien.
— Le thème de mon séminaire, cette année-là, était la démographie. Il m’était apparu que c’était le pivot de la question du rapport homme/nature. L’homme ne pose pas un problème écologique en lui-même : après tout, les sociétés primitives vivaient en équilibre avec la nature et la nature leur prodiguait tout d’abondance. Mais la clef de cette harmonie, c’était le nombre. Pour qu’ils vivent dans l’abondance, il fallait que les membres de ces tribus restent en nombre limité et stable. D’où les rites pour supprimer tous les excédents : exposition de nouveau-nés, sacrifices humains, castration des ennemis, anthropophagie rituelle, célibat forcé pour une partie de la population. À partir du moment où cet équilibre a été rompu, l’homme a proliféré et il est devenu le meurtrier de la nature. Il n’a cessé de lui demander plus qu’elle ne peut donner. Il a quitté l’abondance et a découvert la rareté. Pour la dépasser, il a inventé l’agriculture, l’industrie. Il a mis la terre en coupe réglée. Je résume, bien sûr, mais vous savez tout cela aussi bien que moi.
Kerry avait pris l’air studieux. Elle se souvint qu’elle était journaliste et non étudiante. Il lui fallait pousser Fritsch un peu plus loin.
— Ce que vous me dites là, professeur, n’est toujours qu’un constat. Vous parliez d’action tout à l’heure…
— Précisément. Tout le séminaire était orienté vers une question pragmatique et programmatique. Comment limiter la pression que les êtres humains imposent à la nature ?
Fritsch lampa une grande gorgée d’un liquide trop rouge pour être autre chose qu’un sirop de fraise ou de grenadine. Il sortit un mouchoir de sa poche et s’essuya méthodiquement la bouche.
— Les étudiants se sont passionnés pour la question. Il s’est établi un dialogue intellectuel extraordinaire entre nous. On se serait cru dans une école philosophique de l’Antiquité…
À cette évocation, le grand homme avait discrètement étouffé un spasme de sanglot, comme en ont les vieillards que trouble une émotion.
— C’est sans doute ce qui a fait que nous sommes allés si loin dans nos conclusions. Elles étaient véritablement révolutionnaires.
— Auquel de vos ouvrages cela correspond-il ?
— Non, se récria Fritsch. Ces travaux-là, je ne les ai jamais publiés. Heureusement ! Il faut se replacer dans le contexte de cette fin des années soixante. La pensée écologique était encore en pleine structuration. Si j’avais défendu des thèses aussi extrêmes, je serais devenu un marginal.
— Mais en quoi vos travaux cette année-là étaient-ils si révolutionnaires ?
Un coucou, quelque part dans la pièce, sortit de sa niche pour annoncer l’heure, en chantant dix fois d’une voix éraillée.
— Dire que je ne vous ai même pas fait visiter la maison ! s’écria Fritsch.
— Ce n’est pas la peine, vraiment. Nous sommes très bien ici.
— Si, si, venez, nous pouvons continuer à parler en marchant.
Il avait à peine dit cela qu’il était déjà debout.
Hilda, sur le seuil, tenait un chapeau de feutre et un manteau que le professeur enfila. Kerry se rendit compte qu’en fait de courtoisie, il s’agissait surtout pour lui de ne pas changer ses habitudes. Tous les matins à dix heures, il devait faire un tour et rien n’aurait pu l’en empêcher. Ainsi, sous la surface étale de son amabilité, affleuraient les récifs d’un égoïsme destructeur pour quiconque approchait trop près.
— C’était la maison de mes parents. J’y suis né, le quatrième de six, expliqua Fritsch tandis qu’ils traversaient le salon pour gagner une terrasse puis un petit jardin. Avec l’âge, on prend l’habitude de faire des comptes. Je me suis aperçu qu’à part mes années américaines et un ou deux brefs séjours à l’étranger, j’ai passé toute ma vie ici, entre cette maison et l’autre dont je vous ai parlé.
Toute une vie hors du monde, rythmée par le coucou et distraite par les vaches, pensa Kerry. Pourtant ça ne l’empêche pas de proposer sa vision du monde. Mais peut-être, après tout, est-ce le lot de tous les philosophes, en tout cas de la plupart. Kant non plus n’a pas quitté sa ville natale…
Fritsch l’emmena visiter sa serre où il était fier de faire pousser des fuchsias et des citronniers. Ensuite, il lui montra ses lapins, ses dindons et les oies apprivoisées qu’il avait l’air d’aimer passionnément. Comme le craignait Kerry, il avait perdu le fil de la conversation. Elle eut beaucoup de mal à le faire revenir à son sujet.
— Vous ne m’avez toujours pas dit quelles idées vous aviez découvertes en 67. Vous savez, celles qui auraient fait de vous un marginal.
Ils étaient dans la basse-cour. Fritsch, debout, les mains tendues, offrait ses doigts aux jeux de becs de deux oies. Il prit un air extatique, les yeux plus pâles que jamais.
— Oui, c’était exactement ici, dit-il. J’étais venu voir mes parents. C’est pendant cette visite que l’idée m’est venue. J’étais habité par mon sujet, vous comprenez ?
— Quel sujet ? La démographie ?
— Oui, cette catastrophe que nous, les humains, représentons pour la nature qui nous a engendrés. J’ai pensé à ma propre mère. Je pense toujours à ma mère quand j’évoque la nature. C’est normal, elles nous portent, elles nous nourrissent. Mère nature !
Les oies se dandinaient autour de Kerry en espérant qu’elle leur abandonnerait aussi ses mains. Mais elle avait ces bestioles en horreur et devait se retenir pour ne pas botter leur croupion gras. Heureusement, Fritsch ne s’apercevait de rien, tout à sa vision.
— Une image m’est venue : celle de deux fils ingrats, qui dépouillent leur pauvre mère, la ruinent par leurs caprices. C’est un peu nous avec notre mère-nature, n’est-ce pas ? Mais voilà, j’ai imaginé que l’un d’eux se servait de ce qu’il tirait de sa mère pour se rendre autonome, devenir indépendant et riche. L’autre restait brouillon, parasite et misérable. Eh bien, lequel fait le moins de mal à sa mère selon vous ? Le riche. Au moins lui s’en va un jour et peut aider sa mère en retour. Le pauvre sera toujours à sa charge.
Kerry ne savait pas de quoi elle était le plus excédée : de piétiner les crottes des oies qui jonchaient le sol ou d’entendre ces paraboles écologiques.
— Excusez-moi, professeur, mais j’ai un peu froid. Peut-être pourrions-nous rentrer ? Et cela vous donnerait tout loisir pour m’éclairer sur le sens de votre métaphore. Le fils pauvre, le fils riche, je ne vois pas très bien…
— Comment ! Vous ne comprenez pas ? dit le professeur en refermant à regret le portillon en grillage de la basse-cour. Le fils enrichi, c’est le monde développé, la civilisation industrielle. Le fils pauvre, c’est le tiers-monde.
Ils approchèrent d’une petite porte vitrée, sur l’arrière de la maison et décrottèrent leurs chaussures sur un paillasson en forme de hérisson. Puis ils traversèrent toutes les pièces et reprirent place dans le bureau, un peu essoufflés.
— En rentrant ce jour-là, j’ai fait exactement comme cela : je me suis dépêché d’aller à mon bureau et j’ai noté toutes mes idées. J’ai appelé cela l’aporie du développement.
— Aporie ?
— C’est un terme philosophique qui désigne un problème sans solution, une contradiction indépassable. L’aporie du développement, c’est ceci : la civilisation technique et industrielle est destructrice de la nature, c’est entendu. Mais en même temps, elle apporte des solutions aux problèmes qu’elle pose. Par exemple, toutes les sociétés développées ont une croissance démographique faible, voire négative. Au contraire, les pays sous-développés, le fils pauvre, ne cessent de s’accroître en nombre. Et ce grouillement sans aucune évolution technique, a des conséquences dramatiques : déforestation massive, désertification, progression de mégapoles anarchiques. Et quand cette prolifération humaine a atteint de tels degrés, il n’y a plus aucune solution. Conduire ces pays vers le développement industriel serait un désastre. Regardez quel désordre provoque la Chine depuis qu’elle s’est mise sur cette voie. Imaginez ce que deviendrait notre mère-nature si tous les Chinois, tous les Indiens, tous les Africains consommaient autant, voire seulement la moitié, de ce que consomme un Américain.
— Quelles conclusions en tiriez-vous ?
— Justement, c’est ce qui a provoqué une ébullition extraordinaire dans mon séminaire et des débats passionnés. Si l’on va jusqu’au bout de cette logique, l’écologie ne devrait pas prendre pour cible le fils riche mais le fils pauvre.
Kerry voyait se mettre en place les pièces du puzzle. C’était exactement la thèse des Nouveaux Prédateurs dans sa forme ultime. Comme si quelqu’un était venu insuffler dans la fruste pensée de Harrow la subtilité philosophique de Fritsch…
— Que voulez-vous dire par « prendre pour cible le fils pauvre » ?
— Tout simplement que la priorité de l’écologie n’est pas de lutter contre la société industrielle productiviste, même si elle est blâmable. Si mauvaise qu’elle soit, elle ne concerne qu’une part réduite de la population du globe, et n’occupe qu’une faible proportion des terrés émergées. Elle fait de constants progrès dans sa maîtrise des rendements, de la pollution, du recyclage. La plus grande part de la production concerne aujourd’hui les industries du virtuel, qui n’entraînent aucun dommage écologique ou presque. Au fond, à condition qu’il ne s’étende pas à d’autres civilisations, notre modèle industriel est un moindre mal. Au contraire, le danger mortel, ce sont les pays pauvres. Qu’ils utilisent des énergies traditionnelles ou des technologies rudiment aires, leur rôle dans l’émission de gaz toxiques est prépondérant. Avec leurs populations immenses et des moyens de culture rudiment aires, ils défrichent les derniers endroits préservés du globe. Ils massacrent la faune sauvage, asphyxient les rivières, trafiquent les espèces protégées, coupent les bois précieux, souillent des centaines de milliers de kilomètres de côtes. Leurs vieux diesels émettent chaque année dans l’atmosphère l’équivalent de leur poids en poussières de carbone.
Hilda pointa discrètement sa silhouette de grenadier dans l’encadrement de la porte et Fritsch échangea un petit signe avec elle.
— Vous restez déjeuner ? C’est mercredi, il doit y avoir des canederlï au fromage. C’est une spécialité du Sud-Tyrol.
— Je ne veux pas vous déranger, bredouilla Kerry.
Mais rien d’autre n’aurait pu déranger le professeur que de ne pas manger à l’heure. Il fit un hochement de tête approbateur vers Hilda.
— Voilà, reprit-il en souriant avec indulgence. C’était l’ambiance cette année-là, avec ces diables d’étudiants. On en venait à conclure que l’urgence était surtout d’empêcher l’explosion mondiale du modèle industriel. C’est toute l’ambition du développement que nous remettions en question. Faire suivre aux pays du tiers-monde la même voie que les pays développés était peut-être humainement justifié, mais, du point de vue de l’environnement, c’était un suicide.
Un chat gris, que Kerry n’avait pas encore remarqué, vint se frotter entre les jambes du vieil homme. Le silence dans la maison était tel qu’on pouvait entendre le frottement soyeux de sa toison contre le tissu rêche du pantalon.
— La vraie priorité, disions-nous, c’était de maîtriser la prolifération humaine des pays pauvres.
— Maîtriser… mais comment ?
— Ah, les débats sur ce point étaient passionnés, croyez-moi. Certains parmi nous étaient très en pointe sur ce sujet, très radicaux. Leur idée était qu’il fallait à tout prix maintenir les structures sociales traditionnelles dans le tiers-monde, les chefs tribaux, les coutumes ancestrales, les méthodes de culture à bas rendement, etc. Il leur semblait criminel de lancer des programmes médicaux car ils réduisent la mortalité sans toucher à la fécondité et ils emballent la croissance démographique. De même, il ne fallait pas chercher à intervenir dans les innombrables guerres locales, ne pas s’opposer au rôle régulateur des pandémies, ne pas contrarier les crises malthusiennes liées, ici ou là, à un excès de population par rapport aux ressources alimentaires. Bref, faire que, dans ces régions du monde où la raison n’a pas encore tout bousculé, l’espèce humaine soit un peu moins humaine et un peu plus une espèce avec ses équilibres, ses fragilités, ses prédateurs. Dans les années soixante, c’était encore envisageable. Le tiers-monde était encore assez proche de son aspect primitif et on pouvait imaginer de l’y maintenir.
— C’était quand même assez… audacieux. En pleine période des indépendances, prendre position contre le développement…
— Oui, c’est pour cela que je les ai un peu calmés. Dès la fin du séminaire, je leur ai dit que tout cela était très spéculatif, très passionnant mais un peu prématuré. Il fallait continuer à réfléchir. L’opinion publique internationale n’était pas mûre pour entendre cela. Je suis un penseur reconnu et on me pardonne mes outrances, mais à condition qu’elles ne rompent pas un certain consensus.
— Qu’ont-ils dit ?
— Au fond, je crois qu’ils le savaient. De toute façon, ils avaient du respect pour moi. Ils ne se seraient pas permis de contester mes choix.
— Vous avez revu des étudiants de cette promotion 67 ?
— Hélas, non. Certains m’ont écrit. Je crois qu’ils ont gardé des liens entre eux. L’expérience de cette année avait été très forte. Le fait que nos travaux n’aient jamais été publiés leur donnait l’impression peut-être de protéger une sorte de secret.
Le coucou, avec sa voix rauque de vieille chanteuse, prévint qu’il était midi. L’horloge interne du professeur avait dû déjà l’en avertir. Il était debout avant le premier appel. Ils passèrent dans le salon. Un angle était aménagé en salle à manger avec des banquettes en bois le long des murs. Sur la nappe blanche attendait toute une liturgie d’assiettes en porcelaine et de petits objets en argent que Fritsch mania avec aisance.
— Prendrez-vous du vin blanc ? Il vient d’ici. C’est un de mes cousins qui le fait dans la vallée d’à côté et il a bien du mérite, avec ce climat.
Ils mangèrent en silence.
— Et les années suivantes ? demanda Kerry quand elle eut avalé laborieusement ses dernières bouchées au fromage.
— J’ai donné un contenu plus classique à mon séminaire. Toujours en cherchant le côté pratique mais en des termes plus réalistes. Nous avons travaillé notamment sur les dangers de la civilisation industrielle. On l’avait un peu oublié en parlant du tiers-monde, mais les sociétés dites développées ne sont pas si bienveillantes que cela pour l’environnement : il y a le nucléaire, l’effet de serre, les déchets toxiques… Dans ces années soixante-dix, le mouvement écologique achevait sa structuration. Il était déjà clair qu’il prendrait prioritairement pour cible la société industrielle et ses méfaits. Hans Jonas lui a donné une base philosophique mondialement célèbre, avec son Principe de responsabilité. Le sens commun est devenu la peur du progrès technique. C’est ainsi que la question des risques liés au sous-développement et à la prolifération des pauvres est passée au second plan. Un tabou moral très fort interdit de porter la moindre accusation contre le tiers-monde. Le séminaire 67 est bien loin. On peut le regretter mais c’est ainsi. Je me suis adapté et j’ai rallié, en tentant de l’approfondir, la pensée écologique telle qu’elle était en train de s’élaborer.
Fritsch s’étendit longuement sur cette phase de ses travaux. Mais Kerry l’écoutait à peine.
— Pardonnez-moi de revenir un peu en arrière. À l’époque de Rogulski, auriez-vous eu comme étudiant un certain Ted Harrow ?
— Un Anglais ?
— Américain plutôt. D’origine indienne par sa mère.
— Ted Harrow. Non, je ne vois pas. J’aurais bien aimé, pourtant, avoir quelqu’un qui aurait pu nous parler des Indiens d’Amérique. C’est un des grands modèles que j’ai toujours utilisés dans mes travaux pour illustrer le thème de la responsabilité écologique.
Il réfléchit encore en remuant les lèvres, comme s’il se répétait pour lui-même le nom de Harrow.
— Il faudrait me montrer une photo. Les noms ne me disent rien. Ce sont les visages qui me restent.
Un peu plus tard, Kerry revint à la charge sur une autre aile.
— Ma question vous paraîtra peut-être bizarre… mais est-ce que le choléra a joué un rôle particulier dans votre réflexion ?
— Le choléra ? fit Fritsch avec une grimace de dégoût. Pourquoi diable voudriez-vous que je m’intéresse à des horreurs pareilles !
Décidément, le professeur, malgré la parenté de sa pensée avec celle des Nouveaux Prédateurs, semblait tout ignorer d’eux et de ce qui constituait le cœur de leurs propositions d’action. Il était difficile de mettre en doute sa sincérité sur ce point car ses réponses ne laissaient aucune place à la dissimulation ni au mensonge. On devait donc en conclure que l’influence de ses idées s’était effectuée à son insu. Mais par qui ?
Après le déjeuner, Kerry sentit que le programme du professeur devait comporter une sieste. Il se montrait un peu nerveux et pressé d’en terminer. Elle rangea ses notes et le remercia.
Il l’accompagna sur le seuil de sa maison. Un grand soleil était sorti au-dessus des sommets et faisait éclater le vert des alpages. Le vieux professeur plissa les yeux pour contempler le panorama.
— Parfois, maintenant que tout est presque fini, je me dis que j’ai eu tort. J’ai manqué d’audace pendant ces années-là.
Kerry mit un temps à comprendre qu’il revenait sur le fameux séminaire 67.
— C’étaient eux qui avaient raison. Mes étudiants. J’en suis sûr maintenant.
Tout à trac, il se tourna vers Kerry.
— Vous connaissez le commandant Cousteau ?
— Je sais qui il est.
— Un homme extraordinaire. Je l’ai rencontré en 85 dans un colloque. Il nous a bouleversés en nous parlant de la souffrance des océans. Eh bien, Cousteau m’a dit, et je crois qu’il a eu le courage de l’écrire, que la terre ne devait pas porter plus de deux cent millions d’être humains. J’ai lu des évaluations qui préconisaient cent millions, d’autres cinq cents. En tout cas, c’est cet ordre de grandeur qui paraît raisonnable. Mais nous sommes six milliards ! Comment maîtriser la prolifération humaine ? Ce que nous n’osions pas dire en 67 est devenu aujourd’hui la première question pour la survie de la planète.
— Un détail, professeur : comment passe-t-on de cinq milliards à cinq cents millions ?
Kerry regretta d’avoir posé sa question. Les traits de Fritsch s’affaissaient, il avait les yeux un peu rouges. L’heure de la sieste était sans doute légèrement dépassée et il perdait toute son affabilité.
— Je ne me prononce, dit-il méchamment, que sur des principes philosophiques. Ne comptez pas sur moi pour régler des questions de détail.
Il salua aussi poliment qu’il le pouvait et rentra. Kerry aperçut Hilda dans le vestibule qui lui tendait une robe de chambre.